Je me souviens encore clairement de son visage – une jeune femme de 24 ans, frêle, le regard effrayé, assise silencieusement devant mon bureau de consultation en cette fin d’après-midi. Elle s’appelait Clarisse (nom modifié), étudiante en dernière année de comptabilité à Douala. Clarisse est venue à ma clinique ophtalmologique avec une baisse soudaine de la vision aux deux yeux. Elle m’a dit : « Docteur, depuis quelques semaines tout est devenu flou, je ne reconnais plus clairement mes camarades de classe… » Elle ignorait qu’elle faisait face à l’une des complications les plus graves du diabète : la rétinopathie diabétique proliférante – et que, sans intervention rapide, elle pouvait perdre totalement la vue en quelques mois.
Au Cameroun, on pense souvent que le diabète et ses complications oculaires ne touchent que les personnes d’âge moyen ou avancé. Mais cette idée n’est plus vraie. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), plus de 50 % des patients diabétiques en Afrique ne sont diagnostiqués qu’au moment où apparaissent les complications – et parmi celles-ci, la rétinopathie est souvent la première à être négligée. Au Cameroun, une étude publiée en 2021 dans la revue BMC Ophthalmology révèle que 29 % des patients atteints de diabète de type 2 présentent des lésions rétiniennes, et plus de la moitié d’entre eux ignorent avoir développé cette complication. Cela signifie que des milliers de personnes vivent avec un risque de perte de vision sans le savoir.
Clarisse a été diagnostiquée diabétique de type 1 à l’âge de 16 ans. Elle prenait régulièrement ses médicaments, mais n’avait jamais subi de contrôle ophtalmologique. Pendant huit années, personne ne l’avait avertie que l’excès chronique de sucre dans le sang pouvait endommager les petits vaisseaux sanguins de la rétine. Lors de l’examen avec une caméra rétinienne numérique, j’ai constaté des hémorragies, un œdème maculaire et la présence de néovaisseaux – des signes évidents de rétinopathie proliférante. La maladie était déjà à un stade avancé, et la vision centrale commençait à être affectée. Heureusement, Clarisse a accepté un traitement par photocoagulation panrétinienne au laser et un suivi étroit. Sa vision n’a pas retrouvé sa netteté initiale, mais elle a pu poursuivre ses études et obtenir son diplôme.
Beaucoup ignorent que la rétine reflète l’état de santé de tout le système vasculaire. Un patient atteint de rétinopathie diabétique présente souvent un risque accru de maladies cardiovasculaires, telles que l’hypertension, l’insuffisance cardiaque ou l’accident vasculaire cérébral. Pourquoi ? Parce que le diabète endommage l’ensemble du réseau de petits vaisseaux sanguins dans le corps, y compris ceux de la rétine, du cœur et du cerveau. Détecter tôt les lésions oculaires permet non seulement de prévenir la cécité, mais aussi d’identifier à temps d’autres risques cardiovasculaires.
Clarisse fait partie des rares jeunes patients détectés et traités à temps. Mais combien d’autres n’ont pas eu cette chance ? Ce qui m’inquiète, c’est que beaucoup de Camerounais n’ont pas l’habitude de consulter régulièrement un ophtalmologiste. Pire encore, les cliniques rurales manquent souvent d’équipements modernes pour dépister précocement la rétinopathie. Un examen avec un simple ophtalmoscope ne suffit pas. Des technologies comme l’OCT (tomographie par cohérence optique), la photographie du fond d’œil ou le tonomètre sans contact sont essentielles – mais disponibles uniquement dans les grands centres urbains.
En tant qu’ophtalmologiste diplômé de la Faculté de Médecine et des Sciences Biomédicales de l’Université de Yaoundé I, ayant complété ma spécialisation en Éthiopie et ma formation avancée au Moorfields Eye Hospital (Royaume-Uni), je mesure l’importance d’un diagnostic précis fondé sur des images et des données objectives, plutôt que sur une simple impression clinique. On ne peut pas « deviner à l’œil nu » la présence d’une rétinopathie diabétique – il faut des compétences, des connaissances et des équipements spécialisés. C’est pourquoi j’encourage vivement les jeunes diabétiques à effectuer un contrôle ophtalmologique complet au moins une fois par an, dans un centre disposant d’un spécialiste qualifié.
Nous vivons à une époque où les maladies ne sont plus réservées aux personnes âgées. Clarisse illustre parfaitement que la rétinopathie diabétique peut survenir tôt – et provoquer la cécité – si elle n’est pas surveillée correctement. En tant que médecin, je souhaite voir une jeunesse en bonne santé, qui ne sacrifie pas sa vision par manque d’information ou de soins accessibles. Faites examiner vos yeux. Parlez-en à votre médecin. Et si vous vivez loin d’un centre médical ou ne pouvez pas vous déplacer, profitez des services de téléconsultation avec des spécialistes pour obtenir une évaluation fiable. Car les yeux – tout comme le cœur – ne peuvent pas attendre qu’il soit trop tard.